La Fabrique du Libre #6 : l'Appel à communs de l'ADEME, ou comment un organisation publique apprend à coopérer autrement
Publié le jeudi 10 septembre 2026
Depuis plus de trente ans, l'ADEME (Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie) accompagne la transition écologique en France. Connue pour son expertise et ses dispositifs de financement, l'agence expérimente aujourd'hui une autre manière d'agir : non plus seulement soutenir des projets, mais faire émerger des communs numériques au service de l'intérêt général. En 2021, l’ADEME lance un dispositif qui, à première vue, pourrait ressembler à un appel à projets comme les autres. Un financement, des candidatures, une sélection, des lauréats... Pourtant, derrière cette apparente familiarité, l’Appel à communs introduit un déplacement beaucoup plus profond dans la manière de concevoir l’action publique.
Car il ne s’agit pas uniquement de soutenir des projets innovants. Il s’agit de faire émerger, de structurer et d'accélérer des communs, c’est-à-dire des ressources ouvertes, partagées et gouvernées collectivement, au service de la transition écologique.
Une nuance qui change beaucoup de choses : là où les dispositifs classiques visent à faire émerger des solutions, l’Appel à communs cherche à organiser un écosystème de coopération. Plutôt que de financer des acteurs ou le développement d'une solution, son objectif est de soutenir des ressources réutilisables. Et là où l’innovation est souvent pensée comme un avantage compétitif, elle devient via l'Appel un levier de mutualisation.
Pour cette édition de La Fabrique du Libre, nous sommes partis à la rencontre de Gabriel Plassat et Héloïse Calvier, qui pilotent au sein de l'ADEME ce projet singulier.
Repenser la coopération à l'aune des défis systémiques
Mobilité, alimentation, résilience, adaptation climatique… Ces enjeux ont en commun de ne pas pouvoir être appréhendés de manière isolée. Ils traversent les secteurs, les territoires, les chaînes de valeur... Impliquant une multiplicité d’acteurs, publics comme privés, souvent interdépendants.
Pour répondre à ces défis, les approches classiques montrent leurs limites. Non pas parce qu’elles sont inefficaces en soi, mais parce qu’elles sont souvent peu adaptées à la complexité des situations qu’elles cherchent à adresser. « Un appel à projets fonctionne bien lorsqu’un problème est clairement défini, qu’un cahier des charges peut être établi et qu’une solution identifiable peut être développée par un acteur ou un consortium. Mais face à des enjeux systémiques, où il existe de nombreuses manières complémentaires d'adresser un problème, cette logique atteint rapidement ses limites », explique (Ouvre une nouvelle fenêtre) Héloïse Calvier, Chargée d'accompagnement à l'innovation à l'ADEME.
C'est précisément le constat fait par Gabriel Plassat, ingénieur mobilité à l'ADEME, lorsqu'il co-fonde en 2018 la (Ouvre une nouvelle fenêtre) Fabrique des Mobilités. Il part alors d'une observation précise : dans le secteur de la mobilité durable, une concurrence intense entre acteurs empêche le passage à l'échelle des solutions.
« Je suis arrivé aux communs par un besoin très concret : trouver des solutions pour synchroniser un grand nombre d’acteurs autour de ressources partagées. Dans les transports, il faut une coordination extrêmement forte pour développer de nouvelles solutions et faire évoluer les comportements. », explique-t-il.
La réponse qu'il expérimente à la Fabrique est conceptuellement simple, mais radicalement opposée aux habitudes des secteur : la coopétition. Des acteurs économiquement concurrents mutualisent une partie des ressources dont ils ont tous besoin, tout en conservant leur facteur différenciant.
« Ce qu’on a appris avec la Fabrique des Mobilités, c’est qu’il est possible de développer des communs dans des secteurs concurrentiels. Au départ, les acteurs disent souvent qu’ils n’ont rien à faire ensemble. Puis, progressivement, ils réalisent qu’ils partagent des besoins communs : sur des standards, des données ou des infrastructures... Et qu’ils ont intérêt à les développer collectivement. », précise Gabriel.
L'exemple du Registre de preuve de covoiturage, développé dans ce cadre pour créer un registre unique certifiant que plusieurs personnes ont covoituré (permettant ainsi aux acteurs privés de débloquer des financements de la part des collectivités), fait rapidement figure de démonstrateur : le commun permet ici de créer une infrastructure partagée sur laquelle différents acteurs peuvent ensuite développer leurs propres services.
Mais pour que la magie opère, encore faut-il créer des espaces où des acteurs concurrents apprennent progressivement à coopérer autour de ressources communes. « La première étape, c’est souvent simplement de créer une structure qui permette aux acteurs de se rencontrer et d’apprendre à se connaître. Ensuite, on peut commencer à travailler ensemble sur des défis très concrets », résume Gabriel Plassat.
De la Fabrique des Mobilités à l'Appel à communs : la coopétition et les effets de réseau comme principes structurants
C'est le principe de la Fabrique que Gabriel cherche à amplifier en 2021, à travers un dispositif inédit : l'Appel à communs Sobriété et résilience des territoires. Avec Héloïse, ils pensent l’Appel avec une spécificité particulière, qui tient à son objectif : il ne s’agit pas de faire émerger de nouveaux projets, mais de renforcer, connecter et structurer des initiatives pour apporter cette réponse « systémique » aux sujets complexes que sont la sobriété et la résilience.
L’Appel à communs modifie également les règles du jeu dès la phase de candidature. « Nous finançons uniquement des projets sous licence ouverte, et les projets sont visibles avant même la sélection. Si deux acteurs travaillent sur une idée similaire, ils ont intérêt à coopérer plutôt qu’à avancer séparément, puisque les ressources produites seront de toute façon accessibles à tous », explique Gabriel.
Un commun, dans cette logique, est considéré comme une ressource matérielle (un lieu, un objet...) ou immatérielle (un savoir, par exemple) qui est partagée et gérée collectivement par une communauté qui en définit les droits d'usage (accès, partage, circulation...). Les acteurs ont intérêt à s'organiser pour en mutualiser le développement, à le faire grandir, et éventuellement à en faire un standard qui bénéficie à l'ensemble du marché.
La question posée n'est donc pas tant « qui a le meilleur projet ? » mais : « quels projets existants ont besoin de se retrouver pour être plus efficaces ensemble ? » L'Appel à communs, s'adresse ainsi principalement à des initiatives déjà existantes, souvent portées par des associations, des entreprises ou des consortiums mixtes, qui développent des ressources utiles à la transition écologique.

La définition des communs par L'ADEME
Cette approche mutualiste se traduit notamment par un ensemble de mécanismes concrets :
- La mise en place d’un wiki, qui joue un rôle central dans le dispositif. Chaque candidat est invité à y documenter son projet de manière approfondie : description de la ressource, acteurs impliqués, modalités de gouvernance, licences, besoins identifiés, impacts attendus... Cette documentation permet non seulement d’évaluer les projets, mais aussi de les rendre visibles et compréhensibles par d’autres ;
- L’animation de la communauté des projets lauréats, à travers des webinaires, des ateliers et, jusqu’à récemment, un forum d’échanges. Les porteurs de projet sont également tenus d’organiser des ateliers publics, afin de partager leurs avancées, d’élargir leur communauté et de créer des liens avec d’autres initiatives, toujours dans cette logique de maximisation des effets de réseau ;
- Un accompagnement par une équipe-conseil, composée d’experts des communs (juridique, gouvernance, financement), pour soutenir les porteurs de projets dans le développement de leur commun.
L’ensemble de ces éléments vise à créer les conditions d’une coopération effective ancrée dans des pratiques : documentation, partage, et interaction.
Quand les communs transforment l’institution de l’intérieur
Si l’Appel à communs a d’abord été pensé comme un outil au service des écosystèmes externes, l’un de ses premiers terrains d’impact est… l’ADEME elle-même.
Car introduire un nouveau dispositif de financement et une culture des communs dans une institution publique qui n'y est pas forcément sensibilisée ne va pas de soi.
D'abord, il s'agit de convaincre de la pertinence du format de l'Appel. « La Fabrique des Mobilités avait très bien fonctionné et démontrait que même avec des acteurs économiques, il intéressant de faire du commun, non seulement du point de vue du ROI économique induit par la mutualisation, mais aussi de la notoriété, de la place dans l'écosystème, des compétences développées... », partage Héloïse.
Des résultats concrets ont en effet émergé de l'initiative, à l'image du Registre de preuve de covoiturage (mentionné plus tôt dans l'article), un commun devenu Startup d'État (désormais connue sous le nom de (Ouvre une nouvelle fenêtre) covoiturage.beta.gouv.fr)ayant permis aux collectivités, aux employeurs et aux décideurs politiques de se coordonner pour amplifier la pratique du covoiturage. « Ce projet, développé dans le cadre de la Fabrique, était une preuve de concept concrète et illustrait la capacité d'un commun à faire coopérer des acteurs qui se parlent habituellement peu. »
Par ailleurs, il faut aussi proposer une nouvelle grille de lecture pour l'évaluation des candidats à l'Appel. Les projets ne sont plus seulement analysés à travers leur pertinence technique ou leur potentiel d’innovation, mais aussi sur la base de trois dimensions complémentaires :
- la ressource, c’est-à-dire la qualité, l’utilité et le caractère réutilisable de ce qui est produit ;
- la communauté, entendue comme l’ensemble des acteurs impliqués dans le développement et la diffusion du commun ;
- la gouvernance, qui encadre les règles d’usage, de contribution et de décision.
Cette nouvelle grille de lecture implique un déplacement important pour les évaluateurs eux-mêmes. Elle suppose de porter attention à des éléments souvent absents des dispositifs classiques : la dynamique collective, la capacité à documenter, la clarté des règles de partage... Le troisième enjeu consiste donc à faire évoluer des réflexes profondément ancrés : évaluer des projets individuels plutôt que des dynamiques collectives, raisonner en livrables plutôt qu’en ressources ouvertes, piloter par filière plutôt que par transversalité...
Mais également, de casser les « silos » organisationnels de l'ADEME. La thématique même de “sobriété et résilience des territoires” mobilise en effet une grande diversité d’expertises (mobilité, bâtiment, alimentation, aménagement, etc) réparties dans différentes directions de l’ADEME. « Pour évaluer les projets candidats, il a fallu mobiliser des ingénieurs issu de nombreux services, qui n'avaient jamais entendu parler de communs comme nous les entendons (gouvernance, licence ouverte, communauté, etc). Le premier défi a été de désiloter notre approche, et d'acculturer l'interne sur ces sujets. Ce processus n’a pas été immédiat. L’acculturation s’est faite progressivement, au fil du dispositif, plus par la pratique autant que par la formation », explique Héloïse Calvier.
Gabriel Plassat souligne d’ailleurs que cet effet d’acculturation interne n’avait pas été anticipé au départ : « À notre grande surprise, l’Appel à communs est devenu l’une des meilleures façons de former les équipes de l’ADEME aux communs. En évaluant les projets, beaucoup d’agents ont découvert les licences libres, les questions de gouvernance ouverte ou encore le fonctionnement des communautés. »
Cinq ans d’expérimentation : premiers résultats et effets structurants
Trois éditions plus tard (l'Appel a communs a été lancé en 2021, 2023, et 2025), le dispositif a permis de soutenir 75 projets, pour un montant total d’environ 4,3 millions d’euros. Sur les 80 candidatures initiales, environ 25 % ont été financées, avec des montants moyens autour de 50 000 euros, dans la limite de 80 000 euros par projet.
Les communs soutenus couvrent un large éventail de formes et de secteurs : outils numériques, plateformes de données, cartographies, méthodes d’accompagnement, modèles de gouvernance, dispositifs pédagogiques. Ils sont portés majoritairement par des associations (42 %), mais aussi par des entreprises (34 %) et des consortiums mixtes (22 %).
Au-delà des chiffres, plusieurs effets structurants ont été observés par Gabriel, Héloïse et les équipes de l'ADEME :
- Le premier concerne l’efficience de la dépense publique. En favorisant la production de ressources ouvertes, le dispositif permet d’éviter la duplication des efforts et de faciliter la réutilisation des solutions. Une même ressource peut ainsi bénéficier à plusieurs territoires ou acteurs, sans nécessiter un investissement supplémentaire équivalent.
- Le deuxième effet tient à la diffusion des pratiques liées aux communs. De nombreux porteurs de projets découvrent ces approches à l’occasion de leur participation à l’Appel. Ils intègrent progressivement des logiques d’ouverture, de documentation et de contribution, qui influencent durablement leurs pratiques. Par exemple, Thomas Charrier, urbaniste et porteur du commun Pas de vacances pour la vacance, lance son agence en même temps qu'il candidate à l'Appel. La ressource développée lui a permis de construire une notoriété sectorielle, un réseau, et d'intégrer durablement une logique open source dans son activité économique : une démonstration que les communs peuvent fonctionner comme levier de développement professionnel.
- Le troisième concerne la structuration d’un écosystème. Une communauté de lauréats s’est constituée, avec des temps d’échange réguliers et une rencontre annuelle. Des partenariats se sont développés avec d’autres acteurs, comme la Fondation MACIF, l’IGN ou France Tiers Lieux, chacun apportant des ressources complémentaires (financement, expertise, ancrage territorial). Des groupes de travail thématiques se réunissent désormais régulièrement sur des sujets identifiés par les porteurs eux-mêmes, et une Journée des Communs est organisée chaque année en présentiel pour fédérer la communauté.
Des résultats à consolider, une mesure d'impact à construire
Les premières conventions des communs soutenus en 2021 ont pris fin il y a maintenant quatre ans. Il est désormais temps pour l'ADEME de se donner les moyens de mesurer concrètement l'impact de l'Appel : une démarche qui reste complexe au vu de la transversalité des projets. Héloïse et Gabriel travaillent cependant actuellement à construire des indicateurs robustes sur ce que ces communs sont devenus : sont-ils toujours opérationnels ? Ont-ils continué à croître ? Ont-ils été repris par d'autres membres de leur communauté si leurs fondateurs sont passés à autre chose ?
Cette dernière question, la résilience par la communauté, est l'une des promesses théoriques des communs. Elle n'a pas encore été observée en pratique dans le cadre de l'Appel à communs. Certains projets ont été renouvelés en gré à gré et intégrés au circuit de subventions classiques de l'ADEME, quand leur progression le justifiait. Mais cette situation n'est pas la norme, et la pérennité économique des communs après la phase d'amorçage reste une question ouverte, comme c'est le cas pour de nombreux projets open source.
Un dispositif qui essaime et change d'échelle
Dans le cadre des communs, se pose ainsi toujours la question du développement et de la pérennité des projets. Ceux portés par l'Appel à communs font leurs preuves, malgré des indicateurs encore timides : plusieurs d'entre eux ont déjà démontré leur capacité à être répliqués dans d’autres contextes. C’est le cas, par exemple, d'un (Ouvre une nouvelle fenêtre) outil de cartographie participative des îlots de fraîcheur en milieu urbain, qui permet à la fois de sensibiliser les citoyens et d’aider les collectivités à identifier des zones prioritaires d’intervention. Ou encore de l'outil d’analyse des données territoriales (Ouvre une nouvelle fenêtre) TerriSTORY, qui vise à accompagner les décisions des collectivités en matière de transition écologique.

Capture d'écran de la carte des Îlots de fraîcheur à Paris qui répertorie près de 1300 lieux frais ou naturellement rafraîchis, ainsi que les points d'eau - © Ville de Paris
Dans certains cas, l’ouverture des ressources permet même une diffusion internationale. (Ouvre une nouvelle fenêtre) L'Observatoire des médias sur l'écologie, un algorithme pensé pour mesurer le traitement de la question climatique dans l'audiovisuel français, s'est ouvert au-delà des frontières : le gouvernement belge est en effet intéressé pour en produire une version adaptée à la presse de son pays.

La page d'accueil de l'Observatoire des Médias sur l'Écologie
Ces exemples illustrent un point essentiel : ce n’est pas seulement le projet qui compte, mais sa capacité à être réutilisé, adapté, enrichi. Autrement dit, sa capacité à devenir un véritable commun ! Et si la pérennité des communs individuels reste à prouver, celle du dispositif lui-même semble porter ses fruits.
En 2025, l'IGN et l'INRIA ont lancé un appel à communs autour des jumeaux numériques des territoires. France Tiers-Lieux anime en parallèle son propre appel à communs et échange avec l'ADEME sur les mécanismes, les outils, les façons d'organiser ces dispositifs. Au sein même de l'ADEME, des appels à projets industriels plus conventionnels commencent à intégrer des clauses favorisant l'ouverture de la documentation et le respect de conditions de licence... Une adoption progressive de la logique des communs dans des modèles de financement traditionnels qui montre que la démarche gagne du terrain.
Pour Gabriel Plassat, cette dynamique pourrait en effet dépasser largement le cadre actuel des appels à communs : « Aujourd’hui, nous finançons de petites briques ouvertes. Mais demain, ces briques pourraient s’assembler pour constituer de grandes infrastructures interopérables dans des domaines comme la santé, l’énergie ou les transports. »
La Fondation MACIF, partenaire de l'édition 2025 à hauteur de 200 000 euros sur les défis mobilité et bâtiment, illustre une autre forme d'essaimage : en travaillant sur le projet, elle a découvert le concept des communs. L'acculturation se fait par la pratique partagée, pas par la formation préalable.
Cette dynamique d'ouverture et de mutualisation fait également émerger des questions plus larges autour des dépendances technologiques et de la souveraineté numérique. Pour Gabriel Plassat, le sujet dépasse largement les outils bureautiques ou le cloud : « On parle beaucoup de souveraineté numérique, mais assez peu des logiciels intégrés à nos objets industriels. Pourtant, dans de nombreux secteurs, comme par exemple l'industrie automobile, nous dépendons massivement de technologies extra-européennes. »
Derrière les communs se joue ainsi aussi une capacité collective à reprendre la main sur certaines infrastructures numériques stratégiques.
Vers une politique publique des communs ?
Cinq ans après son lancement, l’Appel à communs reste un dispositif jeune. Les enjeux de pérennité, de mesure d’impact ou de structuration de la communauté restent ainsi ouverts. Mais une chose est déjà visible : au-delà des projets financés, c’est une autre manière de faire qui s’installe, et qui convainc.
En misant sur l’ouverture, la mutualisation et la coopération, l’ADEME ne finance pas seulement des solutions : elle contribue à structurer un écosystème. Un déplacement encore fragile, mais qui esquisse peut-être les contours possibles d’une action publique plus adaptée aux défis systémiques.
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