Les mille visages de la souveraineté : ce que VivaTech révèle du débat européen
Publié le mercredi 5 août 2026
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La souveraineté est sans doute le mot qui a le plus circulé dans les allées de VivaTech, qui fêtait ses dix ans cette année. institutions, dirigeants d'entreprises, géants américains du numérique, industriels européens, acteurs chinois : tous s'en sont emparés. Pourtant, à écouter les conférences se succéder, un paradoxe apparaît rapidement. Tout le monde parle de souveraineté, mais personne ne semble parler exactement de la même chose.
La formule de Joe Tsai, cofondateur d'Alibaba, résume parfaitement cette impression : « demandez à dix européens ce que veut dire la souveraineté et vous aurez dix réponses différentes. » Derrière le trait d'humour se cache une réalité plus profonde : la souveraineté n'est pas une notion stabilisée. Elle est devenue un mot-valise sur lequel chaque acteur projette ses propres priorités, ses propres vulnérabilités et sa propre vision de l'avenir.
33 % des sessions tenues à VivaTech faisaient mention du terme souveraineté
VivaTech, cette année, ne racontait pas une bataille entre souverains et non-souverains. L'événement révélait plutôt les multiples teintes que peut prendre cette notion de souveraineté, selon que l'on se place du point de vue d'un État, d'un industriel, d'une plateforme mondiale ou d'un fournisseur d'infrastructures.
La souveraineté comme capacité de choisir ses dépendances
Un élément revient pourtant dans presque toutes les interventions : personne ne parle réellement d'indépendance.
Les dirigeants de Safran, Schneider Electric, Open ou La Banque Postale assument ainsi durant leurs prises de parole que leurs entreprises continueront demain à travailler avec des fournisseurs internationaux, des infrastructures distribuées et des partenaires étrangers. Leur enjeu n'est pas de supprimer toute dépendance. Il consiste à éviter qu'une dépendance unique ne devienne une vulnérabilité stratégique.
Cette nuance est importante : chez (Ouvre une nouvelle fenêtre) Open (entreprise française spécialisée dans les services informatiques), cela se traduit par une architecture « agnostique, réversible et adaptée à chaque cas d'usage », pensée pour éviter l'enfermement technologique, comme le résume Valérie Benvenuto, Directrice Générale.
Chez Safran AI, le raisonnement est encore plus explicite dans le propos de Sébastien Fabre, son Directeur Général : la véritable question n'est pas le coût de la souveraineté, mais celui de la non-souveraineté. Les récents conflits internationaux ont ainsi montré combien une décision prise à plusieurs milliers de kilomètres pouvait, en quelques heures, rendre inaccessible une infrastructure critique ou interrompre un accès à des données stratégiques.
Cette approche dessine une première lecture de la souveraineté : une approche par la résilience des systèmes d'information.
Une souveraineté qui se construit autant par les infrastructures que par la confiance
Au fil des conférences, une autre idée a émergé : la souveraineté ne se limite pas aux technologies elles-mêmes.
Pour Schneider Electric, comme l'a expliqué Esther Finidori, Chief Sustainability Officer, elle se joue dans la localisation des data centers, dans la maîtrise des infrastructures électriques ou dans la sécurisation des chaînes d'approvisionnement énergétiques.
Pour La Banque Postale, représentée par son Directeur Stéphane Dedeyan, elle concerne les infrastructures de paiement, les données bancaires ou encore le choix d'un modèle d'intelligence artificielle capable d'être déployé dans ses propres environnements afin de limiter les risques de fuite de données.
Clara Chappaz, ancienne Ministre Déléguée chargée de l'IA et du Numérique, déplace encore le regard. Selon elle, une technologie souveraine qui ne serait jamais utilisée ne constitue pas un succès. Dans sa lecture, l'enjeu principal devient l'adoption. Or, celle-ci repose moins sur la puissance des modèles que sur la confiance qu'ils inspirent.
Dans cette perspective, pour Clara Chappaz, la réglementation européenne cesse d'apparaître comme un simple frein à l'innovation et devient un mécanisme permettant de créer les conditions d'une adoption durable, en posant les conditions de la confiance entre les États et leurs citoyens.
Par ailleurs, elle souligne l'importance de comprendre que maîtrise des infrastructures n'exclut pas ouverture et collaboration, affirmant : « la souveraineté ne signifie pas l'isolement. Elle ne signifie pas non plus se fermer aux autres. Elle signifie établir des partenariats avec nos alliés et faire preuve de fiabilité. »
Cette idée mérite qu'on s'y attarde car, depuis plusieurs années, le débat européen oppose souvent innovation et régulation. Les interventions entendues à VivaTech suggèrent une lecture plus nuancée : sans confiance, la souveraineté reste une promesse théorique.
Entre coopération et protection, deux visions du monde s'affrontent discrètement
C'est sans doute sur le point de la collaboration que les différences de discours deviennent les plus intéressantes.
Du côté de Google, la souveraineté est présentée comme un projet nécessairement coopératif par Kristell Klosowski, Head of Strategy and Operations de Google France. Les talents circulent entre les entreprises, les innovations reposent sur des chaînes de valeur mondiales, les composants viennent de plusieurs continents. Imaginer une Europe capable de fonctionner entièrement en vase clos est présenté comme une impasse, et Kristell Klosowski rappelle qu'Arthur Mensch, fondateur de Mistral, a fait ses armes chez Google Deepmind. La question n'est donc pas, selon elle, de se découpler du reste du monde, mais d'organiser des collaborations équilibrées où chacun continue d'apporter une partie de la chaîne de valeur.
Le discours européen, notamment depuis quelques mois, s'inscrit souvent dans une logique différente. Il met davantage l'accent sur les dépendances, les vulnérabilités ou la résilience. Ces termes reviennent d'ailleurs avec une remarquable constance tout au long des différentes conférencen, traduisant une volonté de mieux protéger les infrastructures critiques et de limiter les situations de dépendance excessive.
Ces deux approches ne sont pas nécessairement incompatibles, mais elles révèlent toutefois deux imaginaires distincts : l'un considère que la souveraineté passe d'abord par une coopération maîtrisée ; l'autre qu'elle suppose de réduire progressivement certaines dépendances stratégiques.
L'open source, nouveau terrain diplomatique de la souveraineté
Une perspective complémentaire a été apportée par les acteurs chinois représentés à VivaTech.
Alors que la souveraineté est fréquemment associée à des restrictions d'accès, Joe Tsai (Alibaba) a mis en avant l'open source comme instrument d'autonomie. Un modèle open source peut en effet être téléchargé, exécuté localement, adapté à des besoins spécifiques et entraîné sur des données propres, ce qui le différencie d'un modèle propriétaire accessible uniquement via une API.
Cette approche s'inscrit dans la stratégie d'Alibaba, dont le modèle économique vise à orienter les utilisateurs de modèles ouverts vers ses infrastructures cloud. Elle illustre l'usage de l'open source dans les stratégies technologiques globales.
D'autres acteurs reconnus se sont d'ailleurs prononcés en faveur de cette approche : Yann LeCun, chercheur, ancien directeur scientifique de l'IA chez Meta et cofondateur d'AMI Labs, a ainsi publiquement rejeté les tentatives visant à restreindre l'IA open source, affirmant que bloquer l'accès au savoir n'avait jamais été la voie du progrès et relevait de « l'obscurantisme médiéval. »
Cette évolution est particulièrement intéressante pour l'Europe. Depuis plusieurs années, l'ouverture est souvent pensée comme un levier de mutualisation, de transparence ou de collaboration. À VivaTech, elle apparaît aussi comme un outil de réduction des dépendances. Dans les propos de Joe Tsai, l'open source n'est plus seulement une manière de développer des logiciels, mais devient aussi une manière de redistribuer le pouvoir technologique.
Cette idée fait d'ailleurs écho aux idées portées par plusieurs acteurs de l'écosystème français. Camille Monchicourt, responsable du système d’information du Parc national des Écrins (composé et animateur des communautés Geotrek et GeoNature, rappelait pendant son intervention sur le Pavillon de l'État que : « de tels projets n'auraient probablement jamais atteint leur niveau actuel de développement sans l'implication forte de leurs communautés de contributeurs. » La souveraineté ne se construit pas uniquement par les infrastructures ou les investissements. Elle repose aussi sur la capacité à faire vivre des communs numériques dans la durée, via des communautés mêlant acteurs publics et privés.
Par ailleurs, il est essentiel, comme l'a rappelé le Premier Ministre de l'Inde Narendra Modi, de ne pas oublier que l'humain reste la finalité de tout progrès technologique, offrant dans son discours une vision humaniste du numérique : « La technologie ne peut être source de progrès que si elle est démocratisée. En cette ère de bouleversements, la technologie doit être au service de tous. »
Derrière le mot, une multitude de choix politiques
À force d'entendre le mot « souveraineté » répété sur toutes les scènes en ce mois bien rempli d'événements, on pourrait croire qu'un consensus est enfin en train d'émerger : c'est probablement l'inverse qui se produit.
La souveraineté apparaît en effet moins comme une doctrine que comme une grille de lecture qui révèle les agendas et priorités stratégiques de chacun. Pour certains, elle passe par les infrastructures. Pour d'autres, par les données, la confiance, l'énergie, les standards ouverts, les communautés ou les modèles économiques. Ces approches sont complémentaires : elles révèlent simplement une facette différente d'un même objet.
C'est sans doute la principale leçon de cette édition 2026 de VivaTech : la souveraineté ne se résume ni à une série de mots-clés, ni à un catalogue de technologies européennes. Elle se construit dans une succession de choix : choix d'architecture, choix industriels, choix de gouvernance, choix de coopération, choix de financement, choix de culture... Autrement dit, moins une question d'indépendance qu'une manière d'organiser collectivement nos interdépendances.