La Fabrique du Libre #3 : comment un parc national a fait émerger un écosystème public open source
Publié le mardi 14 avril 2026
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La série Fabrique du Libre, du pôle Numérique ouvert de la DINUM, documente des retours d’expérience approfondis sur des projets d’open source et de communs numériques portés au sein de l’administration française. Elle s’intéresse aux infrastructures techniques, aux choix d’architecture, aux modes d’organisation et de gouvernance, ainsi qu’aux dynamiques humaines qui rendent ces projets possibles dans des cadres institutionnels. L’objectif : partager des enseignements concrets, actionnables et transférables pour celles et ceux qui conçoivent, opèrent ou soutiennent des infrastructures ouvertes dans le service public.
Dans les Hautes-Alpes et l'Isère, au cœur du Parc national des Écrins, une équipe d’une petite centaine d’agents gère cet espace naturel protégé, avec ses patrimoines, ses sentiers, ses espèces protégées, ses paysages, ainsi qu’un large volume de données environnementales. Rien, à priori, qui ne prédestine cette administration territoriale à devenir l’un des cas les plus aboutis de communs numériques dans le secteur public. Et pourtant...
Depuis plus de dix ans maintenant, deux logiciels libres, (Ouvre une nouvelle fenêtre) Geotrek et (Ouvre une nouvelle fenêtre) GeoNature, conçus et animés par le Parc national des Écrins et ses partenaires, fédèrent une communauté de plus de 300 organismes : parcs nationaux et régionaux, collectivités, ministères, associations, bureaux d’études, entreprises de développement informatique.
À leur origine, une intuition simple : et si l’open source permettait aux administrations publiques de co-construire, partager et mutualiser plus facilement leurs outils ? C’est la conviction de Camille Monchicourt, qui se présente aujourd’hui autant comme responsable du système d’information du Parc national des Écrins (composé de 3 agents) que comme animateur de communautés.
Geotrek et GeoNature : quand un parc national devient producteur de communs
Lorsque Camille Monchicourt rejoint le Parc national en 2008, le logiciel libre est un sujet émergent. Il en a personnellement une pratique d’utilisateur, comme beaucoup dans les métiers de la géomatique. Mais c’est au contact de ses collègues qu’il en découvre une autre dimension : celle d’un potentiel levier de transformation de l’action publique, pour mutualiser des outils plutôt que d’en développer des similaires chacun de son côté.
Une première piste est explorée fin des années 2000 : contribuer financièrement à des projets open source existants. Mais rapidement, les limites apparaissent : les procédures sont lourdes pour une administration et les besoins métier restent en grande partie insatisfaits.
La solution retenue est ailleurs. Comme le résume Camille Monchicourt : « nous nous sommes dit : plutôt que de financer des outils existants, lorsque nous développons des logiciels métier spécifiques, pensons-les dès le départ comme des biens communs génériques. »
Cette décision, prise sans plan initial formalisé, va structurer toute la suite. Elle repose sur une idée clé : chaque développement doit être utile localement, mais conçu pour être réutilisable ailleurs.
Penser générique : une contrainte fondatrice
En 2011, le Parc national des Écrins et le Parc national du Mercantour s’associent et lancent un appel d’offre commun intégrant explicitement une exigence de logiciel libre, avec l’idée que cela facilitera son déploiement dans d’autres parcs nationaux. Le budget est modeste (70 000 euros), mais le cadre de Geotrek est posé, pour faire développer un logiciel commun/générique de gestion et de valorisation des sentiers de leurs territoires.
Un second élément va s’avérer décisif : les commanditaires sont deux, ce qui contraint le projet à sortir des spécificités uniques à chaque parc et à rester simple en se concentrant sur leurs points communs. Il ne s’agit plus seulement de répondre à un besoin particulier, mais de construire une solution capable de fonctionner dans plusieurs contextes. Cette exigence de généricité, loin d’être naturelle pour ce type de projet, devient un principe structurant.
Camille Monchicourt insiste sur ce point : penser générique est souvent contre-intuitif. « Les organisations ont tendance à valoriser leurs spécificités, à considérer que leurs besoins sont uniques. Or, c’est précisément ce réflexe qui empêche la construction de communs. Et en inversant notre approche, on se rend compte que l’essentiel de ce qui fait notre raison d’être sont communs et universels. »
À deux, il devient fondamental de trouver un socle commun, tout en concevant un outil simple et efficace, avec des prises de décision agiles. Cette « bonne échelle » de départ est déterminante. Geotrek naît ainsi en 2013, développé par la société Makina Corpus en étroite collaboration avec les équipes des parcs nationaux.
Geotrek : une croissance organique et distribuée
Au départ, les ambitions restent modestes. Camille souligne : « On se disait : si dans quelques années, plusieurs parcs nationaux utilisent cet outil, ce sera une réussite. »
Mais la dynamique dépasse rapidement ces projections. Geotrek attire progressivement d’autres structures : parcs naturels régionaux, collectivités, associations... Qui y trouvent un outil immédiatement opérationnel, mais aussi un moyen d’éviter de repartir de zéro. En 2016, l’outil est déjà utilisé par plus de 50 structures.
Le modèle est simple : le code est libre, chaque structure peut l’installer, l’héberger, l’adapter, l’améliorer. Il n’existe pas de plateforme centralisée. En revanche, les évolutions développées par chacun sont reversées au projet, enrichissant l’ensemble, dans le cadre d'une licence libre BSD. Ce fonctionnement produit un effet cumulatif puissant. L’outil, initialement financé à hauteur de 70 000 euros, représente aujourd’hui une valeur estimée à 4 millions d’euros.
Mais au-delà du chiffre, c’est la logique qui importe : une accumulation progressive de contributions, rendue possible parce que l’outil est pensé dès le départ comme un commun générique. Cette approche permet aussi de changer le regard sur la manière dont les administrations peuvent travailler ensemble. En partageant un même outil, elles convergent vers des standards de données compatibles, facilitent leur circulation et ouvrent la voie à des réutilisations multiples, bien au-delà du périmètre initial qui leur est propre.
Signe de la maturité de la communauté et de la démarche, 25 structures vont même désormais plus loin en mutualisant leurs investissements afin de financer ensemble des postes et des développements transversaux, difficilement réalisables à l'échelle d'un seul organisme.
GeoNature : changer d’échelle sans changer de logique
Dans la continuité de Geotrek, GeoNature est lancé pour répondre à un autre enjeu : la collecte, la gestion et la diffusion des données de biodiversité. Le projet démarre à nouveau à deux, avec le Parc national des Cévennes cette fois-ci, devenu depuis le binôme essentiel du Parc national des Écrins pour la conception de ces outils libres et génériques. Et il commence par une montée en compétences techniques en développement par les équipes des 2 parcs nationaux.
Cette implication, qui passe par l'internalisation d'une grande partie du développement de l'outil, permet aux équipes de garder la maîtrise des choix techniques, condition essentielle pour piloter un projet open source dans la durée.
Comme pour Geotrek, la généricité est au cœur de la démarche : concevoir un outil capable de répondre à des besoins variés sans se limiter à un contexte local.
En 2017, GeoNature franchit un cap supplémentaire : le ministère de la Transition écologique et PatriNat (MNHN-OFB-CNRS-IRD) rejoignent le projet. Les deux acteurs recherchent en effet un outil capable de soutenir des politiques publiques à l’échelle nationale, notamment en matière de collecte, d’agrégation et de diffusion de données sur la biodiversité. Plutôt que de lancer un nouveau projet, ils choisissent de s’appuyer sur cet outil existant, autant pour ses fonctionnalités que pour les principes de collaboration et de mutualisation sur lesquels il repose. Puis il y contribuent à leur tour en finançant des postes mutualisés et de nombreux développements, qui bénéficient à l'ensemble de la communauté.
Cette dynamique s'amplifie actuellement avec le module Monitoring, conçu et maintenu par Amandine Sahl du Parc national des Cévennes. En proposant une approche générique des protocoles de suivi, ce module conforte GeoNature en tant que brique efficace et structurante pour les politiques publiques : il permet d'outiller des dispositifs nationaux coordonnés par PatriNat, comme la surveillance de la biodiversité terrestre ou le projet européen de suivi des pollinisateurs EU PoMS.
GeoNature devient ainsi un bien commun numérique national, tout en restant ouvert et décentralisé. Un modèle où l’investissement public bénéficie à la fois à des politiques nationales et à un écosystème élargi d’acteurs de la biodiversité à différentes échelles.
Gouverner sans centraliser
À mesure que les projets grandissent, la question de la gouvernance s’amplifie. Pourtant, Geotrek et GeoNature ne reposent pas sur un modèle classique. Pour Geotrek, par exemple, un comité de pilotage existe, mais il n’a pas de rôle décisionnel ni centralisateur sur les fonctionnalités. Les évolutions émergent notamment de groupes de travail thématiques, centrés sur des besoins métier, où les utilisateurs eux-mêmes contribuent à définir les orientations. Ces derniers se font et se défont au fil des sujets et des projets financés par les différentes structures, étant complémentaires aux rencontres annuelles qui fédèrent la communauté.
Ce fonctionnement permet de maintenir une logique horizontale et d’éviter qu’une entité ne s'approprie le pouvoir décisionnel vis-à-vis du projet. Il favorise aussi l’appropriation par la communauté : les structures ne sont pas seulement utilisatrices, elles deviennent actrices.
Comme le précise Camille, la gouvernance n’a pas été pensée en amont : elle s’est construite progressivement, au fil de la croissance du projet. Elle reste simple, horizontale, collective et agile. Les choix fonctionnels et techniques sont faits en concertation avec la communauté et les mainteneurs de chaque outil ou module. Ces derniers sont ensuite en charge de relire, commenter puis intégrer les contributions des autres acteurs publics ou privés, pour les mettre à disposition dans les nouvelles versions publiées régulièrement.
La communauté comme condition de possibilité
Ce qui frappe, dans ces deux projets, c’est que leur réussite ne tient pas seulement à leur code : elle tient surtout à leur communauté.
Camille l'affirme sans hésiter : l'élan qui porte réellement Geotrek et GeoNature, c’est la communauté constituée autour des projets :
- Dans le cas de Geotrek, une communauté hétérogène d'usagers techniques et non techniques, mêlant agents publics, collectivités, experts métier, acteurs privés... Un groupe aux niveaux d’engagement très variés, mais uni par un intérêt commun pour l'outil et une volonté de contribuer à son essor ;
- Dans le cas de GeoNature, une communauté plus technique de développeurs de structures diverses qui contribuent aux évolutions et à la maintenance de l'outil.
Et surtout, l'animation active de ces communautés : listes de diffusion, outils de discussion, (Ouvre une nouvelle fenêtre) rencontres régulières en présentiel... Tout est mis en œuvre pour faire circuler l’information. Certaines initiatives vont plus loin : chaque année, les contributeurs principaux de la communauté GeoNature se retrouvent dans un gîte pendant une semaine, pour développer ensemble et résoudre collectivement des sujets techniques complexes.
Ce travail d’animation est central. Il demande du temps, de l’énergie, une capacité à relier des acteurs très différents, mais sans lui, rien ne tient. Camille Monchicourt le résume simplement : publier du code ne suffit pas. Il faut le faire vivre, le raconter, créer des espaces d’échange et de collaboration. Autrement dit, faire autant de communication que de développement. C’est l’effort nécessaire pour permettre une mutualisation et des économies d’échelle conséquentes.
Un écosystème hybride et complémentaire
Autre particularité du modèle : la place qu'occupe dans le projet le secteur privé. Loin d’être exclus, les acteurs privés sont en effet pleinement intégrés à l’écosystème. Des entreprises interviennent pour développer des fonctionnalités, accompagner des déploiements ou héberger des instances. Elles contribuent et construisent des modèles économiques autour des services, sans jamais privatiser l’outil.
Pour Camille, ce modèle hybride fonctionne parce que les rôles sont clairs. Le commun reste ouvert et partagé, les services peuvent être monétisés. Il crée une complémentarité féconde : le public structure les données et les outils, le privé développe des usages et des services autour.
De l’utopie à un modèle structurant
À son lancement, la démarche suscite souvent du désintérêt, parfois du scepticisme, voire de l'incompréhension, comme le souligne Camille : « l’idée qu’une administration puisse produire des logiciels libres, mutualisés et largement réutilisés semblait, au mieux, idéaliste. »
Pourtant, dix ans plus tard, cette démarche s’impose comme un modèle crédible et inspire de nouvelles initiatives. Les sollicitations se multiplient, les projets similaires émergent... Les projets Geotrek et GeoNature décrochent de nombreux prix en France et à (Ouvre une nouvelle fenêtre) l'international, démontrant au passage qu’il est possible de coopérer autrement et de produire des outils publiques ouverts à partir d’initiatives ancrées dans un territoire.
Cette reconnaissance s’accompagne néanmoins de nouveaux défis. Comment structurer davantage sans rigidifier ? Comment sécuriser les financements sans perdre la dynamique contributive ? Faut-il créer une entité dédiée, formaliser la gouvernance, ou préserver cette souplesse qui a fait le succès du modèle ?
Ces questions sont aujourd’hui ouvertes et rythment les échanges au sein de la communauté. Mais une chose est acquise : les projets animés par le Parc national des Écrins, ses partenaires et leurs communautés ont participé à faire bouger les lignes. Ils illustrent que l’administration peut être plus qu’un utilisateur de solutions numériques : elle peut en devenir l’architecte et produire des communs.
Et peut-être Geotrek et GeoNature nous offrent une leçon plus enthousiasmante encore : à partir d’un territoire, avec peu de moyens mais une vision assumée, il est possible de faire émerger des solutions numériques qui dépassent largement leur point d’origine. Et qui continuent, encore aujourd’hui, d’élargir leur portée.