Souveraineté numérique : pourquoi l’ouverture est devenue une nécessité stratégique

Publié le mercredi 12 août 2026

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À VivaTech, Emma Ghariani, responsable du (Ouvre une nouvelle fenêtre) pôle Open Source et Communs Numériques à la DINUM (Direction interministérielle du numérique), a rappelé une conviction de plus en plus partagée dans l'écosystème public : la souveraineté numérique ne peut pas se limiter à remplacer une dépendance étrangère par une dépendance locale.

Pour être durable, elle doit s'appuyer sur des technologies ouvertes, des gouvernances partagées et des communs numériques.

Le « kill switch », symptôme d'une dépendance devenue visible

Parmi les termes qui se sont imposés dans les débats récents autour du numérique figure celui de « kill switch ».

Derrière cette expression se cache une réalité simple : aujourd'hui, une partie importante des infrastructures numériques européennes dépend de technologies sur lesquelles nous n'avons qu'un contrôle limité. Cette dépendance est désormais largement documentée.

Les études récentes de la Commission européenne montrent notamment que :

  • L'Europe importe massivement des technologies étrangères : aujourd'hui, près de 80 % des infrastructures et technologies numériques européennes sont importées, créant des vulnérabilités systémiques (rapport Draghi) ;
  • Une part importante des dépenses publiques et privées liées aux logiciels bénéficie à des acteurs américains : L'Europe dépense 264 milliards d'euros par an en produits et services informatiques principalement américains. Pour l'Etat français c'est 4,2 Md€ ;
  • Les grands fournisseurs technologiques occupent une place centrale dans les systèmes d'information, les outils de recherche et les infrastructures numériques européennes. Par exemple, en Europe, Android, Microsoft et iOS représentent la quasi-totalité des systèmes d'exploitation utilisés. Google concentre 89% des recherches web.

Cette situation crée une vulnérabilité stratégique : la possibilité, théorique ou réelle, de voir certains services ou certaines dépendances technologiques devenir indisponibles. Autrement dit, nous savons aujourd'hui que nous pouvons être « éteints ». Une situation malheureusement vécue par le juge français à la Cour pénale internationale Nicolas Guillou, qui a vu sa (Ouvre une nouvelle fenêtre) vie numérique effacée du jour au lendemain après avoir délivré un mandat d’arrêt international contre le premier ministre Israëlien, Benyamin Netanyahou.

Face à ce constat, la question de la souveraineté numérique n'est plus seulement un sujet industriel ou économique, mais devient, comme le souligne Emma Ghariani, « une question de résilience collective. »

Construire des alternatives souveraines… mais aussi ouvertes

Pour la DINUM, la réponse à cette dépendance passe évidemment par le développement de solutions souveraines. Mais Emma Ghariani rappelle qu'une souveraineté fondée uniquement sur des technologies propriétaires ne résout pas nécessairement le problème de fond.

Elle cite à ce titre une formule d'Henri Verdier, Directeur général de la fondation INRIA, récemment partagée à la (Ouvre une nouvelle fenêtre) commission d'enquête sur les dépendances numériques :

« Changer la nationalité du tyran ne suffit pas. »

L'idée est simple : remplacer un monopole technologique étranger par un monopole technologique national ou européen réduit certaines dépendances, mais n'élimine pas les risques liés à la concentration du pouvoir technologique.

Une véritable stratégie de souveraineté doit également garantir :

  • l'ouverture ;
  • la possibilité de contribuer ;
  • la transparence ;
  • la capacité à garder le contrôle collectivement.

Et c'est précisément ce que permettent les logiciels libres et les communs numériques.

Réduire la dépendance en participant à la gouvernance des technologies

La stratégie portée par le Pôle open source et communs numériques à la DINUM ne consiste pas seulement à utiliser des solutions ouvertes : elle vise également à participer activement à leur gouvernance.

L'exemple de Tchap illustre cette approche : l'application de messagerie sécurisée utilisée par plus de 400 000 agents publics repose sur Matrix, un protocole open source porté par une fondation basée au Royaume-Uni.

Cette dépendance est assumée, mais elle est également gérée. Car, afin de réduire le risque associé à cette dépendance, la DINUM travaille à :

  • soutenir la Fondation Matrix ;
  • participer à ses groupes de travail aux évolutions de l'outil ;
  • contribuer à sa gouvernance afin de participer à la feuille de route commune des membres ;
  • envoyer des agents publics dans ses instances de décision ;

L'objectif est de pouvoir être actifs dans la gouvernance des briques technologiques dont dépend l'administration. Une logique qui bénéficie également à d'autres pays utilisateurs de Matrix, parmi lesquels le Luxembourg, l'Allemagne, l'Arménie ainsi que plusieurs autres États européens.

La souveraineté numérique, dans ce cadre, devient plus un exercice de coopération internationale (qui amène bien sûr lui aussi son lot d'enjeux et de défis) plutôt qu'une démarche de repli.

L'open source : une méthode d'efficacité

Au-delà des enjeux de souveraineté, l'open source constitue également une méthode de production plus efficace. Selon Emma Ghariani, l'un des principaux avantages du logiciel libre réside dans sa capacité à mutualiser le développement d'outils numériques par les administrations.

Car, plutôt que de reconstruire systématiquement des solutions depuis zéro, les équipes peuvent s'appuyer sur des briques existantes, éprouvées et réutilisables par un grand nombre d'acteurs. Une approche qui permet d'aller plus vite, de réduire les coûts, d'améliorer la qualité des produits développés, et de concentrer les ressources sur les besoins réellement spécifiques.

« L'open source n'est pas seulement un choix idéologique : c'est surtout un choix d'efficacité dans l'utilisation des ressources publiques. », précise-t-elle.

L'une des caractéristiques les plus intéressantes des communs numériques réside en effet dans leur capacité à mutualiser l'investissement. Lorsqu'un ministère finance l'amélioration d'une solution open source, cette amélioration profite immédiatement à l'ensemble des autres utilisateurs.

Par exemple, Geotrek, (une suite logicielle webmapping libre composée d’un outil métier SIG, d’un site internet et d’une application mobile, dédiés à la gestion et la valorisation des activités de randonnées, de sports de pleine nature et des informations touristique), a nécessité un buget initial de 70 000 euros de développement, assumé par deux partenaires, le Parc national des Écrins et le Parc national du Mercantour. Aujourd'hui, plus de 100 structures utilisent et contribuent à l'outil Geotrek, dont la (Ouvre une nouvelle fenêtre) valeur est désormais estimée à 4 millions d’euros.

Comme le résume Emma Ghariani : « Pour 1 euro investi dans un logiciel open source, 10 ministères peuvent en bénéficier. »

Et les effets ne s'arrêtent pas à la sphère publique : les entreprises privées qui réutilisent ces briques open source bénéficient elles aussi des améliorations financées par la puissance publique. L'investissement public devient dès lors un levier de développement pour tout un écosystème économique.

La souveraineté par l'ouverture et la coopération

L'un des axes de travail les plus importants du Pôle open source et communs numériques aujourd'hui consiste à fédérer des acteurs publics et privés autour de projets communs.

Plusieurs exemples illustrent cette dynamique sur le stand du numérique de l'Etat à Vivatech 2026.

Autour de ces solutions se développent progressivement des communautés d'utilisateurs, de contributeurs et d'acteurs économiques. Emma Ghariani en précise la valeur : « En s'appuyant sur une dynamique communautaire, la valeur des produits open source ne repose plus uniquement sur la plateforme ou le logiciel lui-même, mais également sur la gouvernance collective qui l'accompagne. »

Cette logique de coopération dépasse par ailleurs le cadre national : la DINUM participe également à plusieurs initiatives européennes visant à renforcer les collaborations autour des logiciels libres, des communs numériques et des achats publics numériques. La DINUM a accompagné pour la France, la création d'une organisation européenne (EDIC), réunissant la France, l'Allemagne, les Pays-Bas, l'Italie et le Luxembourg, rejoints par des pays observateurs la Pologne, le Danemark, la Finlande, la Hongrie, l'Autriche, la Slovénie et la Flandre, chargée de soutenir le passage à l'échelle dans l'usage et la maintenance des communs numériques stratégiques.

En un mot : la souveraineté numérique ne se résume pas à la localisation des fournisseurs ou à la nationalité des entreprises. Elle repose sur la capacité collective à comprendre, gouverner, modifier et faire évoluer les technologies dont nous dépendons.

L'open source et les communs numériques apportent une réponse concrète à cet enjeu en combinant efficacité, mutualisation, transparence, coopération et résilience.

Plus qu'un choix technique, ils constituent une méthode pour construire un numérique d'intérêt général capable de répondre aux défis de dépendance et de souveraineté qui s'imposent aujourd'hui à l'Europe.